French GAAP vs IFRS (dont IFRS 16)
À la fin de cette leçon, tu sauras expliquer les principales différences entre French GAAP et IFRS pertinentes en FDD, et calculer l'impact d'IFRS 16 sur l'EBITDA d'une cible qui loue ses locaux ou ses équipements.
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French GAAP et IFRS : deux logiques de présentation, pas deux réalités économiques
Le chapitre 1 a montré comment lire les comptes d'une cible. Mais ces comptes sont écrits dans une « langue » comptable donnée, et il en existe plusieurs. Deux sociétés identiques peuvent afficher des EBITDA différents simplement parce qu'elles n'appliquent pas les mêmes normes. Pour un acheteur qui raisonne en multiples d'EBITDA, c'est un piège direct. Cette leçon explique les deux référentiels que tu croiseras en France, et surtout la norme IFRS 16, que les recruteurs adorent tester.
Les French GAAP (generally accepted accounting principles) désignent les règles comptables françaises, regroupées dans le plan comptable général (PCG). Les IFRS (International Financial Reporting Standards) sont les normes comptables internationales, utilisées notamment par les groupes cotés européens pour leurs comptes consolidés.
Une PME française non cotée établit généralement ses comptes en French GAAP (plan comptable général). Un groupe coté de l'Union européenne établit ses comptes consolidés en normes IFRS ; une filiale d'un groupe international, elle, tient ses comptes sociaux en French GAAP, mais remonte le plus souvent à sa maison mère des chiffres retraités en IFRS. En FDD, ce choix de référentiel n'est jamais un détail technique : il change directement le niveau de l'EBITDA et donc la valorisation implicite à multiple donné.
Consolider, c'est établir des comptes uniques pour un groupe de sociétés, comme s'il s'agissait d'une seule entité. La valorisation implicite à multiple donné signifie ceci : si l'acheteur paie, disons, un nombre fixe de fois l'EBITDA, alors tout ce qui change l'EBITDA change mécaniquement le prix. Le référentiel comptable devient alors un sujet de prix, pas seulement de technique.
Le tableau suivant liste les quatre différences les plus utiles en FDD.
| Sujet | French GAAP (PCG) | IFRS |
|---|---|---|
| Contrats de location simple | Charge de loyer en compte de résultat, rien au bilan | Capitalisés (IFRS 16) : actif de droit d'usage + dette de location |
| Écarts d'acquisition (goodwill) | Amortis si leur durée d'utilisation est limitée (sur 10 ans si elle ne peut être déterminée de façon fiable) ; sinon non amortis, testés chaque année | Non amortis, testés annuellement pour dépréciation |
| Coûts de développement | Option entre charges et immobilisation ; souvent passés en charges en pratique | Immobilisés si les critères IAS 38 sont réunis |
| Instruments financiers | Règles historiques, moins harmonisées | Cadre détaillé (classification, juste valeur) |
Voici ce que chaque ligne signifie concrètement.
- Contrats de location simple. Une location simple est un contrat par lequel l'entreprise utilise un bien (un local, une machine) sans en être propriétaire. En French GAAP, elle paie un loyer, enregistré en charge, et rien n'apparaît au bilan. En IFRS, on capitalise le contrat : on inscrit au bilan un droit d'usage (le droit d'utiliser le bien, traité comme un actif) et, en face, une dette de location (les loyers futurs qu'on s'est engagé à payer). C'est l'objet de la section suivante.
- Écarts d'acquisition (goodwill). Le goodwill est la part du prix payé pour une société au-delà de la valeur de ses actifs nets identifiables : il représente la clientèle, la marque, le savoir-faire. En IFRS, il n'est jamais amorti : il est soumis chaque année à un test de dépréciation, qui vérifie qu'il vaut toujours ce qu'on l'a payé, et on le réduit sinon. En French GAAP, tout dépend de sa durée d'utilisation : s'il n'y a pas de limite prévisible aux avantages qu'il procure, il n'est pas amorti et il est testé chaque année, comme en IFRS ; si cette durée est limitée, il est amorti sur cette durée, ou sur 10 ans quand elle ne peut pas être déterminée de façon fiable (règlement ANC 2020-01, art. 231-11, pour les comptes consolidés).
- Coûts de développement. Ce sont les dépenses engagées pour mettre au point un nouveau produit. Les passer en charges réduit immédiatement le résultat. Les immobiliser, c'est les inscrire à l'actif et les amortir sur plusieurs années : l'impact sur le résultat est étalé. IAS 38 est la norme IFRS sur les immobilisations incorporelles, qui fixe les critères à remplir pour immobiliser.
- Instruments financiers. Il s'agit des placements, emprunts et produits dérivés. Les IFRS imposent un cadre plus détaillé, avec notamment la juste valeur (la valeur de marché à la date de clôture).
À retenir de ce tableau : chaque différence touche soit l'EBITDA, soit le bilan, et donc la valeur que l'acheteur attribue à la cible. Parmi elles, une seule pèse massivement sur l'EBITDA dans la plupart des dossiers : la location.
Le choix du référentiel comptable d'une cible dépend de règles de seuils et d'obligations de consolidation qui évoluent : ne jamais affirmer en entretien qu'une société de telle taille applique nécessairement l'un ou l'autre référentiel sans vérifier sa situation réelle (cotation, appartenance à un groupe consolidant en IFRS, seuils de consolidation applicables).
Le bon réflexe en mission est donc de demander, dès le début, dans quel référentiel sont établis les comptes que tu analyses, et si la cible produit aussi des chiffres pour un groupe qui consolide en IFRS.
IFRS 16 : le cas qui change le plus l'EBITDA
IFRS 16 est la norme IFRS qui traite les contrats de location. Elle mérite une section à part, car elle déplace une charge très courante hors de l'EBITDA.
Parmi toutes les différences French GAAP / IFRS, IFRS 16 est, de loin, celle qui a le plus d'impact pratique en FDD, parce qu'elle touche un poste très répandu : les loyers.
Presque toutes les entreprises louent quelque chose : des bureaux, des magasins, des entrepôts, des véhicules, des machines. Une norme qui change le traitement des loyers touche donc presque tous les dossiers. Le schéma ci-dessous résume la mécanique.
French GAAP : Loyer = charge d'exploitation → réduit l'EBITDA
IFRS 16 : Loyer remplacé par Dotation aux amortissements (droit d'usage) + Charge
d'intérêts (dette de location) → les deux passent SOUS la ligne EBITDA
Lisons-le pas à pas. En French GAAP, le loyer est une charge d'exploitation, comme les salaires ou les achats : il est déduit avant d'arriver à l'EBITDA. En IFRS 16, le loyer disparaît en tant que tel. Il est remplacé par deux charges. La première est une dotation aux amortissements : le droit d'usage inscrit à l'actif s'use au fil du contrat. La seconde est une charge d'intérêts : la dette de location porte intérêt, comme un emprunt. Or l'EBITDA se calcule avant amortissements et avant intérêts. Ces deux charges sont donc « sous la ligne » EBITDA. Résultat : l'EBITDA IFRS 16 ne supporte plus le loyer, et augmente d'autant. Seules exceptions : les contrats de courte durée (12 mois au plus) et ceux qui portent sur des biens de faible valeur peuvent rester en charges de loyer, sur option prévue par IFRS 16.
L'exemple suivant chiffre cet effet.
Retraiter l'EBITDA d'une société qui loue ses locaux commerciaux
Loyers annuels (location simple de locaux commerciaux) : 800 k€
EBITDA French GAAP (loyers inclus en charges d'exploitation) : 4 200 k€
EBITDA IFRS 16 (loyers retraités en amortissement + intérêts, sortis de l'EBITDA) : 4 200 + 800 = 5 000 k€
Écart = 800 / 4 200 ≈ +19,0 % d'EBITDA, sans aucun changement de la réalité économique de l'entreprise.
Détaillons le raisonnement. Étape 1 : on part de l'EBITDA French GAAP, 4 200 k€. Il a déjà été diminué des 800 k€ de loyers. Étape 2 : en IFRS 16, ces loyers ne sont plus des charges d'exploitation. On les rajoute donc à l'EBITDA : 4 200 + 800 = 5 000 k€. Étape 3 : on mesure l'écart relatif en divisant la hausse (800 k€) par l'EBITDA de départ (4 200 k€), soit environ 19,0 %. La société paie exactement le même loyer, encaisse exactement le même cash : seule la présentation a changé.
À un multiple de 7x, cet écart de périmètre comptable représente à lui seul 800 × 7 = 5,6 M€ d'EV si l'acheteur compare, sans retraiter, un EBITDA calculé en French GAAP à un multiple de marché calibré sur des cibles qui publient en IFRS (ou l'inverse). C'est l'une des erreurs de comparabilité les plus fréquentes en FDD comme en analyse de multiples (guide M&A/IB, chapitre 3).
L'EV (enterprise value, ou valeur d'entreprise) est la valeur de l'outil économique, avant prise en compte de la dette. Le calcul de l'encadré se lit ainsi : 800 k€ d'EBITDA d'écart, multipliés par 7, donnent 5 600 k€, soit 5,6 M€. C'est la valeur que l'on « crée » ou « détruit » sur le papier en mélangeant les référentiels. Un multiple calibré sur des sociétés en IFRS a été calculé en divisant leur valeur par un EBITDA qui ne supporte pas les loyers. L'appliquer à un EBITDA qui les supporte revient à comparer des grandeurs différentes.
La logique vaut aussi dans l'autre sens, côté dette. Sous IFRS 16, la dette de location apparaît au bilan. Pour rester cohérent, si l'on raisonne sur un EBITDA qui exclut les loyers, il faut s'interroger sur le traitement de cette dette de location dans le passage de la valeur d'entreprise au prix. Le chapitre 4, consacré à la dette nette, reviendra sur ce point.
Pourquoi cette différence est cruciale en comparaison de multiples
Tu sais maintenant chiffrer l'effet d'IFRS 16. Reste à comprendre pourquoi un cabinet TAS y consacre du temps dans chaque mission où les loyers pèsent.
La leçon pratique pour un entretien n'est pas de réciter la liste des différences French GAAP / IFRS, mais de savoir pourquoi un professionnel TAS s'en soucie : la comparabilité des multiples et la fiabilité d'un benchmark sectoriel en dépendent directement.
Un benchmark sectoriel est une comparaison avec des sociétés du même secteur : leurs marges, leurs multiples de valorisation. Il n'a de sens que si tous les chiffres comparés sont calculés de la même façon. Une marge d'EBITDA en French GAAP comparée à des marges en IFRS fera paraître la cible moins rentable que ses concurrents, alors qu'elle ne l'est pas forcément.
En pratique, un cabinet de TAS retraite systématiquement l'EBITDA pour présenter les deux versions (French GAAP et IFRS 16) lorsque la cible a des loyers significatifs, précisément pour permettre une comparaison avec des multiples de marché cohérents — ce retraitement est distinct des retraitements de Quality of Earnings vus au chapitre 6, qui portent sur la récurrence des résultats, pas sur le référentiel comptable.
Cette distinction est importante. Le retraitement IFRS 16 ne dit rien de la qualité des résultats : il change seulement la façon de les présenter. Les retraitements de Quality of Earnings (QoE), eux, se demandent si un élément va se reproduire à l'avenir. Les deux se cumulent dans un rapport, mais ils répondent à deux questions différentes : « dans quelle langue comptable parle-t-on ? » et « ce chiffre est-il durable ? ».
Erreurs fréquentes en entretien
Ces trois erreurs reviennent souvent, car IFRS 16 est souvent appris comme une règle de cours, sans lien avec la valorisation.
- Présenter IFRS 16 comme un sujet purement théorique, sans savoir chiffrer son impact sur l'EBITDA d'une cible qui loue des locaux ou des équipements. Le bon réflexe : « l'EBITDA augmente du montant du loyer ».
- Affirmer qu'une PME non cotée ne peut jamais appliquer IFRS, alors que certaines filiales de groupes consolidants le font. Le référentiel se vérifie dossier par dossier.
- Confondre le retraitement French GAAP / IFRS 16 (une question de référentiel comptable) avec les retraitements de Quality of Earnings (une question de récurrence des résultats, chapitre 6).
- French GAAP et IFRS reflètent la même réalité économique sous deux logiques de présentation différentes ; la différence la plus impactante en FDD concerne IFRS 16 et les contrats de location.
- Sous IFRS 16, le loyer sort de l'EBITDA (remplacé par amortissement et intérêts) : une société avec des loyers significatifs affiche un EBITDA IFRS 16 nettement supérieur à son EBITDA French GAAP, à réalité économique inchangée.
- Ce retraitement est indispensable pour comparer un EBITDA à un multiple de marché de façon cohérente ; il est distinct des retraitements de Quality of Earnings.
Entraîne-toi
À propos de « IFRS 16 : le cas qui change le plus l'EBITDA »
Une société loue ses machines de production pour 1 200 k€/an. Son EBITDA French GAAP, loyers inclus en charges, est de 6 000 k€. Quel est son EBITDA équivalent IFRS 16 ?
À propos de « Pourquoi cette différence est cruciale en comparaison de multiples »
En entretien
« Comment IFRS 16 change-t-il l'EBITDA d'une entreprise, et pourquoi est-ce important en Transaction Services ? »